Lancé en grande pompe le 24 avril dernier, le 4e Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH), couplé au dénombrement agropastoral, était vendu par Yaoundé comme le messie statistique de la Stratégie Nationale de Développement (SND30).
À quelques jours de l’échéance fatidique du 29 mai 2026, l’éléphant annoncé est arrivé avec une patte cassée.
Entre amateurisme crasse, lourdeurs administratives d’un autre âge et mépris social souverain, l’opération ne bat pas de l’aile : elle vire au scandale d’État.
Le contraste entre la communication officielle et la misère du terrain est d’une indécence révoltante.
On nous promettait des escortes militaires lourdement armées pour braver l’insécurité dans les zones de crise, et une surveillance satellitaire de pointe pour traquer le moindre citoyen.
Rien n’était trop beau, rien n’était trop cher pour la galerie.
L’essentiel était de faire croire aux bailleurs de fonds qu’aucun Camerounais ne serait oublié.
De l’autre côté de la vitrine, la réalité du terrain offre un spectacle digne des pires heures de l’exploitation humaine.
À Douala, à Yaoundé et dans les coins les plus reculés du triangle national, les 30 000 agents recenseurs décrivent des conditions de travail qui s’apparentent à de l’esclavage moderne.
Ces jeunes, ont été abandonnés à eux-mêmes, jetés en pâture à la rue et aux chiens sans le moindre matériel de travail de base pour certains.
Plus cynique encore, les kits de premiers secours distribués pour faire face aux risques du terrain contiennent des médicaments périmés.
Contraints de parcourir des kilomètres à pied sous un soleil de plomb ou des pluies diluviennes, beaucoup en sont réduits à vider leurs propres poches, déjà désespérément vides, pour payer les transports vers les quartiers enclavés et espérer sauver la face d’une opération qui a déjà sombré.
Une question légitime brûle toutes les lèvres : où sont passés les 13,28 milliards de FCFA budgétisés pour cette opération cruciale ?
Les frais de formation, dérisoires miettes de 1 500 FCFA par jour qui devaient être versées quotidiennement pour permettre aux troupes de subsister, n’ont jamais été vus alors que les bancs ont été libérés depuis le 23 avril.
Les frais de transport de 3 000 FCFA en zone urbaine et 5 000 FCFA en zone rurale, contractuellement dus avant le déploiement sur le terrain, sont restés virtuels.
Quant aux frais de subsistance quotidiens de 3 500 FCFA pour les agents et 3 750 FCFA pour les chefs d’équipe, indispensables pour se nourrir et se mouvoir, ils se sont totalement évaporés dans la nature après des semaines d’un labeur non payé.
Les agents ont découvert la modification unilatérale de leurs Contrats à Durée Déterminée : on leur impose 49 jours de présence effective et de corvée sur le terrain, mais on ne leur versera qu’un seul et unique mois de salaire.
C’est de l’escroquerie pure et simple, signée et paraphée par des institutions républicaines.
La réponse des enquêteurs, acculés par la faim, la précarité et le dédain, ne s’est pas fait attendre.
La grève est désormais générale et le mot d’ordre est d’une clarté limpide : pas d’argent, pas de données.
Les agents refusent catégoriquement de remettre leurs registres et bloquent les tablettes.
On ne nourrit pas les statistiques d’un pays qui affame ses propres enquêteurs.
Face au désastre, la technocratie camerounaise a trouvé ses coupables idéaux, rejetant la faute sur les opérateurs mobiles MTN et Orange, supposés gérer les paiements électroniques.
Ce jeu de ping-pong administratif stérile et cette défausse permanente n’intéressent personne.
Le dernier recensement du Cameroun remontait à 2005.
Vingt et un ans plus tard, les données démographiques et économiques du pays sont totalement obsolètes, condamnant toutes les politiques publiques à naviguer à vue, à l’aveuglette.











