Pour comprendre le mal-être industriel camerounais, il faut d’abord analyser la fracture entre la performance macroéconomique globale et la réalité microéconomique des citoyens.
Le constat est sans appel : si le Cameroun produit une valeur brute colossale à l’échelle de la zone, celle-ci s’effondre lorsqu’elle est ramenée à la démographie.
Un Camerounais vit en moyenne avec 1 984 dollars par an, soit trois fois moins qu’un Gabonais ou qu’un Équato-Guinéen, pays qui affichent respectivement plus de 6 600 dollars et 6 700 dollars par habitant.
Cette asymétrie s’explique par la nature même des économies voisines, dopées par de fortes rentes pétrolières ou minières pour de faibles populations.
Mais elle révèle surtout l’incapacité du modèle camerounais à transformer sa forte population en une force de frappe industrielle à haute valeur ajoutée.
Dans les zones industrielles de Douala ou dans la zone industrialo-portuaire de Kribi, le tissu manufacturier camerounais montre ses limites.
Le pays excelle dans la petite industrie, notamment l’agro-alimentaire de première transformation, la plasturgie, les cimenteries d’assemblage ou le traitement du bois de faible niveau technologique.
La BAD souligne que le Cameroun aligne une multitude de Petites et Moyennes Industries (PMI) légères, mais manque cruellement de champions lourds capables de rivaliser sur le marché international ou de s’imposer durablement dans la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAF).
À l’inverse, le Gabon a su imposer la Zone Économique Spéciale de Nkok comme un hub d’exportation de bois transformé de rang mondial, interdisant l’exportation de grumes brutes pour forcer l’industrialisation locale.
La Guinée Équatoriale, malgré sa dépendance au brut, a développé des infrastructures pétrochimiques massives.
Pendant ce temps, le Cameroun peine à faire émerger sa sidérurgie, sa grande chimie ou une transformation avancée de ses matières premières.
Pourquoi le moteur de l’Afrique centrale refuse-t-il de passer la vitesse supérieure ?
Trois facteurs structurels bloquent l’émergence de champions industriels d’envergure.
Premièrement, le déficit énergétique chronique handicape lourdement le secteur.
L’industrie lourde est une dévoreuse d’énergie et, malgré la mise en service de barrages hydroélectriques majeurs, le réseau de transport d’électricité reste vétuste.
Les coupures de courant obligent la quasi-totalité des usines à investir dans des parcs de générateurs de secours, ce qui plombe la compétitivité-prix des produits.
Deuxièmement, le coût et la lourdeur de la logistique freinent les flux.
Le port de Douala souffre d’un tirant d’eau limité nécessitant un dragage permanent, ce qui augmente les coûts de passage portuaire.
Le port en eau profonde de Kribi offre une alternative moderne, mais la connectivité routière et ferroviaire avec l’arrière-pays industriel reste insuffisante pour fluidifier le transport des marchandises lourdes.
Troisièmement, le climat des affaires décourage le capital lourd.
L’industrie lourde exige des investissements à long terme.
Or, la fiscalité camerounaise, souvent jugée instable par le patronat, ainsi que les tracasseries administratives freinent les investissements directs étrangers d’envergure technologique.
Le secteur privé national se cantonne donc souvent au commerce de court terme ou à l’industrie légère, moins risquée.
Le Cameroun ne pourra pas éternellement se contenter de son statut de leader par défaut, acquis uniquement grâce à la taille de sa population et à la diversité de son agriculture.
Être dépassé par le Gabon et la Guinée Équatoriale sur l’indice de la BAD est un signal d’alarme sévère.











