Sous couvert de moderniser le secteur énergétique, la Société nationale des hydrocarbures (SNH) orchestre un cannibalisme institutionnel d’une violence inouïe. En dépouillant méthodiquement la Société nationale de dépôts pétroliers (SCDP) de ses prérogatives historiques, la SNH ne cherche pas seulement à s’agrandir : elle étouffe un partenaire public stratégique pour asseoir une hégémonie sans partage sur le marché national. De 38 % à 1 % : la part de la production de GPL de Bipaga transitant par les dépôts de la SCDP s’est littéralement effondrée depuis la mise en service des installations concurrentes de la SNH en 2018. Sur les 35 447 tonnes de gaz domestique produites sur le site flottant de Bipaga en 2021, la SCDP n’en a réceptionné que 505 tonnes. Cela signifie que 98,6 % de la production nationale échappe désormais à l’opérateur historique du stockage. Pour le seul exercice 2020-2021, la chute des volumes confiés à la SCDP a atteint 71,94 %, actant un siphonnage quasi intégral de l’activité.
Le point de bascule de ce hold-up industriel repose sur le décret du 9 juillet 2019. En élargissant abusivement les compétences de la SNH à l’ensemble du secteur de la production jusqu’à la distribution et la commercialisation, l’État a créé un monstre régulateur-opérateur. Munie de ce passe-droit, la SNH s’est érigée en concurrente directe de la SCDP. En construisant ses propres infrastructures d’emplissage et de stockage à Bipaga, la SNH prive la SCDP de sa raison d’être, violant la répartition historique des rôles qui confiait le transit et le stockage des produits raffinés à la SCDP. Les apparences financières de la SCDP sont trompeuses. Certes, son chiffre d’affaires a progressé de 53,32 % entre 2018 et 2023, passant de 16,76 milliards à 25,69 milliards de FCFA. Mais cet écran de fumée cache un déséquilibre mortel. Cette hausse ne provient pas d’une santé retrouvée sur le secteur du gaz, mais d’une hausse artificielle des volumes de carburants liquides et de la revalorisation de 2 FCFA du droit de passage, qui génère 74 % de ses revenus.
En réalité, la SCDP est contrainte de surtaxer le carburant des usagers pour compenser le « manque à gagner colossal » causé par le détournement du gaz de Bipaga par la SNH. Face à cette dérive, la Chambre des comptes a tiré le signal d’alarme. L’institution dénonce une concentration verticale hautement dangereuse : si la SNH continue de cannibaliser la chaîne des hydrocarbures, la SCDP sera progressivement vidée de sa substance économique. Les juges financiers demandent instamment au gouvernement de clarifier le périmètre de chaque entité et de garantir impérativement le versement des droits de passage à la SCDP sur l’ensemble du gaz produit et distribué au Cameroun. En laissant la SNH confisquer à son seul profit la rente du GPL de Bipaga, l’État met en péril la cohérence du dispositif pétrolier national. Ce laisser-faire valide l’émergence d’un empire opaque et incontrôlable, au détriment des finances publiques et du consommateur.












